Auteur de l’ouvrage Journalistes à la niche ? De Pompidou à Sarkozy, chronique des liaisons dangereuses entre médias et politiques (Hugo et Compagnie, 2009), Bruno Masure, star du JT pendant plusieurs années, était l’invité du SNJ le 14 mai. Entre confidences et souvenirs, le journaliste a livré son analyse aigüe du métier et des dangers qui le guettent. Et en particulier celui de la connivence avec laquelle flirtent trop d’entre nous, oublieux de notre déontologie.

« L’objectivité ? Je n’y crois pas. C’est un leurre. Le journaliste a un devoir de sincérité. Mais nos perceptions sont différentes, nous sommes tous fabriqués différemment, car chacun a son passé, son histoire, ses empathies et ses antipathies. Ce qui compte, c’est l’honnêteté ». Interrogé sans détours, au cinéma La Clef (Paris 5e), devant un auditoire attentif et réactif, Bruno Masure a commencé par décrire sa vision des journalistes politiques. « Il faut être proche des acteurs, donc on établit des liens de confiance. La proximité existe, on est tout le temps sur le fil du rasoir », a souligné l’ex-présentateur du 20h qui raconte « avoir été dans les pas de François Mitterrand à la fin des années 70, quand il était au creux de la vague ». Il décrit cette relation privilégiée avec l’ex-chef de l’Etat sans pour autant, souligne-t-il, avoir partagé toutes ses décisions. Mais lorsqu’on lui demande si le journaliste politique possède, in fine, une indépendance réelle par rapport au pouvoir politique, Bruno Masure répond qu’il ne peut pas généraliser, assénant avec un sourire que « c’est à chaque journaliste d’avoir une colonne vertébrale ! »
« Je suis effaré ! On est de plus en plus dans la compassion et l’émotion… »

Revenant sur ses années passées à TF1 (1987-90), puis sur Antenne 2 devenue France 2 (1990-97), Bruno Masure évoque les méthodes similaires de cette guerre de l’audience qui existait déjà entre les deux chaînes. Et de raconter qu’à l’époque, le chef d’édition pouvait parfois lui sussurer dans l’oreillette que le journal concurrent était toujours sur la même information et qu’il lui fallait donc « tenir » l’antenne pour rester plus longtemps sur le sujet… en vue de gagner des parts de marché !

Et aujourd’hui ? « Dans l’audiovisuel, je suis plus en plus effaré par le poids de l’audimat », insiste-t-il, soulignant une dérive de notre métier, un autre aspect de cette déontologie mise à mal par des pratiques qui deviennent la norme. Ce sont elles qui lui ont fait quitter, sans regret dit-il, la présentation du JT. « A la télévision, on est de plus en plus dans la compassion et l’émotion ». Fi de l’analyse, du traitement de l’information et de la hiérarchisation des actualités. Bref un manque de professionnalisme, ou plutôt une autre vision de notre métier. « On interroge des témoins qui n’ont rien vu, l’envoyé spécial doit tenir sur un sujet sur lequel il n’a aucune information… »

Et de citer une anecdote commune à bien des journalistes, concernant la hiérarchie des sujets. Ce classique va, hélas, toujours dans le même sens : le sujet sur l’agression d’une jeune fille dans le RER est préféré à une explication sur les mécanismes du FMI. Puis la rédaction décline à l’envi la même information provoquant, chez le téléspectateur, des comportements anxiogènes. « C’est une vraie dérive », a martelé Bruno Masure, dénonçant également le format figé du JT. Ainsi, contrastant avec les marronniers estivaux où « l’on tire à la ligne » (développements inutiles et trop longs sur les ventes de glaces ou sur les parasols), certains JT en deviennent presque des « zapping incompréhensibles » lorsque l’actualité est riche. D’ailleurs, les informations de fond qui exigeraient un traitement particulier se voient attribuer la portion congrue, avec des exercices de style ratés, comme lorsqu’on traite d’ « un sujet sur la crise internationale en une minute trente ».
Le choix cornélien entre deux modèles d’informations : Ken et Barbie d’un côté et les blogs de l’autre ?

Revenant sur le formatage des éditions, Bruno masure a vu également émerger des « Ken et Barbie », sortant des mêmes écoles, rompus aux mêmes réflexes. « Aujourd’hui, les conférences de rédaction s’apparentent à des conseils d’administration, déplore-t-il, avec une absence de sujets pédagogiques et abstraits qui font place au faits-divers crapoteux ». Il dénonce également un manque d’originalité et, surtout, une absence de sens critique de ces journalistes qui craignent par-dessus tout de perdre leur place. La solution serait-elle sur le Net, avec les « journalistes-citoyens » qui, eux, donneraient une autre information ? La réponse est cinglante : « je n’ai jamais entendu parler d’un pilote de ligne citoyen ! » [1] Il évoque « le talent » et le style qui font la signature d’un journaliste mais qui semblent en voie de disparition, lissés par ce modèle unique auquel s’accrochent les journalistes et surtout leur hiérarchie.

Résultat : chaque année les sondages montrent que les Français se défient davantage des journalistes, leur reprochant de ne pas être indépendants du pouvoir politique et économique, « d’où l’explosion des nouvelles pratiques ». Mais Bruno Masure à l’affût « du pire et du meilleur sur le web » pense que c’est aux journalistes de reconquérir leurs lecteurs et téléspectateurs en cassant le moule qui les éloigne de ce public qu’il doivent informer et dont ils doivent analyser l’opinion – en évitant l’erreur magistrale de se prononcer pour un « oui » médiatique et bien pensant au référendum sur l’Europe, tandis qu’une majorité de Français leur hurlaient un « non » qu’ils se refusaient à entendre. Rappelant que « notre métier est de hiérarchiser l’information, de recouper, vérifier les sources », Bruno Masure pense que ce sont ces bases qui doivent être remises à plat. En d’autres termes, revenir au goût du métier, à ce qui en fait son essence. Dans les écoles bien sûr, et sur internet. Et en premier lieu, dans toutes les salles de rédactions, où il serait temps d’oublier « l’esprit d’investigation par fax » et de retrouver celui des « happening avec des confrontations et des débats qui créaient des angles un peu originaux » comme c’était le cas en 1975… à TF1 !

Claire Padych