guimier cardon « Le journaliste débordé ou renforcé par le numérique ? », tel est le thème du débat public organisé le 20 mars 2014 par le SNJ-IdF à l’occasion de son assemblée générale annuelle, avec Laurent Guimier (photo de gauche), ex-directeur éditorial du Lab Europe1, aujourd’hui directeur de France Info, et Dominique Cardon, sociologue (Orange Labs), professeur à l’université de Marne-La-Vallée. L’occasion d’une d’une interrogation de fond sur le rôle du journaliste face à la masse des infos circulant sur Internet, l’accélération des rythmes et la soumission de l’information à des impératifs économiques.

 

Ce n’est pas le premier débat sur la manière dont l’exercice du métier de journaliste est modifié par la révolution numérique (1), rappelle l’animateur du débat, Olivier Samain (SNJ Europe 1). « Mais il nous a semblé intéressant de soulever une nouvelle fois la question au vu de faits majeurs ayant défrayé la chronique depuis un peu plus d’un an : affaire Wikileaks avec Julian Assange, scandale Prism avec Edward Snowden ou encore « Offshore leaks » sur les comptes dans les paradis fiscaux. Sans parler, dans l’actualité toute récente, des révélations de Médiapart à partir des écoutes des conversations de Nicolas Sarkozy ou de la publication par Atlantico des enregistrements de Patrick Buisson. »

« Le journaliste débordé ou renforcé par le numérique ? (2) Ce qui est sûr, c’est qu’il est bousculé ! poursuit Olivier. Libre à chacun d’entre nous de juger si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Mais je crois que plus personne dans cette profession ne peut se dire : le numérique ne me concerne pas… je continue à travailler comme avant. »

Olivier présente ensuite les deux intervenants : « Deux témoins (ou plutôt deux acteurs) qui sont au cœur de notre thématique.

  • Laurent Guimier : journaliste radio, qui a démarré comme tous les gens de sa génération dans l’« analogique ». Reporter, puis rédacteur en chef de la Matinale à Europe 1, parti en 2006 au Figaro pour relancer le site figaro.fr. De là date son immersion dans le numérique. En deux ans, avec une petite équipe, il est parvenu à faire du figaro.fr le premier site d’infos en France. Puis retour à Europe 1 en 2008 pour diriger la rédaction radio et développer le web avec, en particulier, l’intégration des journalistes web d’Europe1.fr au sein de la rédaction « historique » d’Europe 1. Son dernier fait d’arme : la création du Lab Europe1 en décembre 2011. C’est un site d’infos politiques puisant sa matière dans les réseaux sociaux, devenu très vite une référence, en tout cas un modèle. Je dis « modèle » parce que, visiblement, il donne des idées à d’autres… » (3)
  • Dominique Cardon : sociologue au laboratoire des usages d’Orange Labs et professeur associé à l’Université de Marne la vallée (LATTS), auteur de La démocratie Internet. Promesses et limites (Seuil, 2010) et Médiactivistes (avec Fabien Granjon, Presses de Science-Po, 2010) (4).

 

« Le journaliste débordé ou renforcé par le numérique ? » « Les deux, répond Laurent Guimier. Nous sommes submergés. Les journalistes ont perdu le monopole de la diffusion de l’information et de la médiation. Aujourd’hui on n’a plus besoin des journalistes pour organiser un débat. Avant, diffuser un regard sur l’information, c’était le rôle des journalistes. Aujourd’hui, n’importe qui peut créer son blog. Parfois, c’est bien. Dans d’autres, c’est un b… sans nom. Qu’est-ce qui nous reste ? A quoi sert un journaliste ? Qu’est-ce qui fait que nous méritons ce titre, cet honneur ? » En ce qui concerne la profession de journaliste, Laurent Guimier distingue trois piliers essentiels :

  • la sélection des informations importantes. Beaucoup plus d’informations circulent. « Nous, journalistes, nous savons ce qui est important. »
  • la vérification. « Une fois que nous avons sélectionné ces informations, il faut les vérifier. C’est notre expertise. Il faut passer l’information au tamis. On ne s’est pas assez focalisé là-dessus. C’est nous qui faisons le « fact checking », c’est nous qui vérifions sur le terrain si cette information est vraie. »
  • le rôle d’animateur de la démocratie. « Nous avons la capacité à faire débattre, à être des intermédiaires, une marque avec ses consommateurs, par exemple. »

Donc le journaliste est toujours indispensable.

 

Dominique Cardon « regarde les choses de l’extérieur. Je ne suis pas journaliste ». Pour lui, « il n’y a pas de crise de la diffusion de l’information, mais du modèle économique de l’information. Dans les années 2003-2004, il y a eu beaucoup d’articles sur la fin des journalistes, remplacés par les internautes. Or l’internaute a beaucoup de compétences, mais il n’est pas journaliste. Il y a une accélération. L’internaute commente, réagit… Il écrit sur des sites web. Les réseaux sociaux vous poussent à lire des articles. Il n’y a pas de crise de l’autorité du journaliste. Mais cette autorité se conquiert, se mérite. » Notamment par des liens sur Internet. Sur Google, GoogleNews par exemple, le « pagerank » est un filtre qui hiérarchise les informations.
« Et finalement, ce sont les articles de journalistes professionnels qui se retrouvent en tête. » De plus, la technologie du numérique libère les formats. Donc, Internet est ambivalent ; pour le journalisme, c’est à la fois le meilleur et le pire. « Si l’on veut faire un papier long, profond, c’est mieux sur Internet. » Internet va donner à la presse de qualité des possibilités très riches. « Mais aussi beaucoup de choses qui vont vers le journaliste de bureau, limitantes dans l’investigation, formatées. »

 

Lors du débat avec la salle, questions et remarques fusent, trahissant toute l’ambiguïté du rôle du journaliste face à Internet, et son malaise, parfois.

 

Olivier Samain évoque l’accélération des rythmes : « Aujourd’hui, on ne peut plus façonner son œuvre. On est débordé. Cette accélération n’habitue-t-elle pas les lecteurs à un traitement de plus en plus rapide ? A ne pas aller en profondeur dans les sujets ? » Mais « ce n’est pas Internet qui a donné ce tempo, objecte Laurent Guimier. C’est France Info, c’est la conjonction entre le temps réel et la concurrence entre les médias. C’est ce qui entraîne des dérives, un peu de folie. Nous aimons sortir une info les premiers. C’est inéluctable. Cette course au scoop est parfois traumatisante pour certains services en relation avec la police, la justice, les politiques… On ne peut retenir la sortie d’une info. On sait que le concurrent va la sortir. » Mais « on est au tout début, on n’a pas encore de souvenir d’un « âge d’or » d’Internet ». Donc la réponse réside dans l’organisation du travail au sein des rédactions. « Aujourd’hui, on a du chaud avec les jeunes, et quelques-uns peuvent encore faire une enquête. »

 

Olivier Samain lance un échange sur le « formatage », mentionnant par exemple la nécessité de faire des petites vidéos de quelques secondes. « Les journalistes sont soumis à la loi du compteur en temps réel, du nombre de clics en temps réel. C’est une pression. N’est-ce pas pénalisant ? » Dominique Cardon ajoute : « On écrit pour un public. Sur certains sites, on fait évoluer la rédaction de l’article (titre, mots-clés…) selon les clics. » Pour Laurent Guimier, « ce n’est pas un problème, du moment que c’est un journaliste qui choisit le titre. Cela m’intéresse d’être lu. Ce n’est pas Internet qui l’a inventé. La différence, c’est qu’aujourd’hui, c’est public. Tout le monde sait. »

Pierre Ganz (retraité, ex-RFI) intervient : « Je suis d’accord si c’est le journaliste qui choisit le titre. Mais il arrive que le titre soit choisi par d’autres personnes, en fonction d’autres enjeux : économiques, propagande, marketing, jeux… A quel moment on va décrocher ? A quel moment on ne saura plus où on en est ? Je crains que le public ne décroche. » Et Pierre ajoute : « Twitter est un truc de Parisiens branchés. »

« Oui il y a deux publics, répond Dominique Cardon. Un public hyper-consommateur d’informations et un grand public, moins rapide, qui risque de décrocher. Ainsi, on constate une diminution de la lecture chez les jeunes qui décrochent progressivement. »

Du côté des journalistes, la concurrence s’exacerbe. « Il n’y a plus de rendez-vous culturels. Plus de rituels. » La presse met la pression sur les politiques, qui n’ont plus le temps de contacter leurs collaborateurs avant de répondre. Laurent Guimier nuance : « Il ne faut pas s’autoflageller. Les politiques n’ont pas besoin des journalistes pour twitter. Ils ont une sorte d’addiction. »

 

Répondant à un confrère de la presse de sport, Dominique Cardon souligne la puissance des communautés sur Internet (loisirs, déco, experts, écolo…), il parle même d’« enfermement communautaire ». Ce qui, ajouterons-nous, ouvre au moins des perspectives pour la presse spécialisée.

Martine Lochouarn, journaliste scientifique, est sceptique : « C’est le marketing qui définit des communautés comme un groupe de consommateurs. Inquiétant. » Pour Laurent Guimier, « l’animation des communautés est cruciale. On a l’habitude de dialoguer. J’ai envie que l’animation de communauté soit faite par des journalistes. Ce n’est pas quelque chose que les rédactions font spontanément. C’est mon troisième pilier : le journaliste est là pour organiser le débat. » Et Dominique Cardon complète : « Les vraies communautés, cela se voit. Il y en a plein de fausses. » Un journaliste du figaro.fr renchérit : « Le marketing, ce n’est pas le grand méchant loup ! Il ne dicte pas aux journalistes ce qu’ils doivent écrire. Il ne faut pas en avoir peur. »

 

Un journaliste de PQR rappelle que « le web, c’est aussi une source d’infos. » Laurent Guimier, patron du Lab Europe1 (qui s’alimente dans les réseaux sociaux), salue l’apport de Twitter : « Pour les rédactions, c’est extraordinaire. Il nous met en contact avec des gens que l’on n’aurait jamais touchés. Pour moi, c’est un champ d’investigations, une fenêtre ouverte sur le monde. » Jean-François Rio (WKF) ajoute qu’«  Internet est un outil incroyable de veille et d’autopromotion » et attire l’attention sur la régulation, les chartes qui commencent à apparaître. Laurent Guimier explique qu’au Lab Europe1 « on s’est autorégulés. Chaque info a son histoire. Elle commence par un tweet et se poursuit par une enquête. » La vigilance est indispensable d’autant que, note Dominique Cardon, « avec le numérique, il y a une libéralisation de la subjectivité. On peut dire « je » ».

Jean-François Rio mentionne aussi le datajournalisme (journalisme de données). Très bien, mais rien de neuf en fait, souligne Dominique Cardon, qui détecte néanmoins deux écueils possibles : l’opacité de l’approche scientifique, le choix des angles (il faut « zoomer et dézoomer »). « Le lecteur n’accroche pas sauf s’il est directement concerné », commente un participant.

« Faut-il que l’info soit gratuite sur Internet ? » demande une journaliste à Prisma Média. Laurent Guimier constate qu’ici ou là, le modèle payant peut fonctionner. « Mais l’info en temps réel sera gratuite. »

Conclusion : fort de ses compétences et de sa déontologie, s’il parvient à déjouer les pièges de la Toile, le journaliste a encore un rôle indispensable à jouer à l’ère du numérique. Mais il doit s’adapter. « En 20 ans, on a dû passer du charbon au nucléaire, remarque Laurent Guimier. On continue de s’éclairer. Les mineurs doivent devenir les ingénieurs du nucléaire. Le numérique n’est pas compliqué ! »
Mais, ponctue Olivier Samain, « ce ne sont pas les mineurs qui sont devenus ingénieurs du nucléaire… Peut-être leurs petits fils ! »

 

Nadine Allain, avec Eric Marquis

 

1.            Au printemps 2008, le débat public organisé par le SNJ Région parisienne posait la question « Le web, sauveur ou fossoyeur du journalisme ? » avec Philippe Cohen (marianne2), Philippe Couve (L’Atelier des médias, RFI), Gérard Desportes (Mediapart) et Vincent Nouzille (bakchich) (voir SNJ Info n°102-103) (Ndlr).

2.            Lire « Les élites débordées par le numérique » (lemonde.fr, 26 décembre 2013)

3.            Laurent Guimier a depuis quitté Europe 1, il a été nommé directeur de France Info (Ndlr).

4.            Voir notamment la vidéo du débat « A-t-on encore besoin de journalistes ? », (dans le cadre de la quinzaine « Qui fait l’info ? ») au Forum des images (Paris), le 26 septembre 2013 et « C’est un peu caricatural d’opposer frontalement les internautes et les institutions » sur lesinrocks.com, 20 janvier 2014 (Ndlr).