FAUJAS_Alain « Je suis arrivé au Monde, rue des Italiens, le 1er juin 1968 pour un stage d’un mois de découverte, au lendemain du joli mois de mai. J’ai plaqué pour lui ma préparation à l’ENA et me suis incrusté au service des Infogéné à partir de novembre de la même année.

Rien à faire d’abord, puis une conférence de presse à couvrir, un reportage à assurer, et les piges se sont multipliées tout au long de l’année 1969. Le service national dans la coopération en 1970 ne m’a pas enlevé le goût de devenir journaliste et, à mon retour, j’ai repris les piges pendant plus d’un an avant d’être titularisé à la suite d’un reportage à Paris Normandie en grève pour protester contre l’arrivée de Robert Hersant. Avril 1972 : cela ne nous rajeunit pas, même si ces 43 années ont passées comme l’éclair !

J’aurais pu repousser d’un an mon départ en retraite, mais la direction ayant clairement laissé entendre que les départs des « vieux » permettraient d’embaucher les 13 ou 15 CDD « structurels », c’est-à-dire les CDD sans lesquels ni le journal ni le site ne peuvent fonctionner, j’ai choisi de partir. Chose faite le 1er juillet.

 

« Pas facile de quitter la section SNJ »

 

Pas facile de quitter la section SNJ où Hugues Bourgeois me remplace. Pas facile de dire au revoir au comité d’entreprise où je siégeais depuis 1973 (avec une interruption de 4 ans). Pas facile de s’arracher à une maison où j’ai vu passer huit directeurs et directrice et qui va mal comme jamais. Impression de déserter dans la tempête et de laisser une rédaction déboussolée que je tentais de rasséréner individuellement et collectivement comme je le pouvais.

 

Organigramme incompréhensible

 

Diagnostic ? La tempête fait rage sur la presse papier. Nous savions qu’il fallait mettre le cap sur des sacrifices et passer au numérique et vite ! Mais pas comme cela a été annoncé au début de l’année. Suppressions de postes idiotes, organigramme incompréhensible, mise implicitement au rebut des « vieux » et des « pas bons » : le SNJ a refusé de signer une sorte de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) destinée à muter en deux mois 58 personnes on ne sait où, sans garantie que personne ne resterait sur le carreau, sans garantie d’embauche pour les CDD et sans garantie que les départs souhaités par la direction – dans les dîners en ville, on avançait le chiffre de 30 – se feraient de façon transparente et protectrice.

 

Explosion de la direction

 

Cette pagaille inouïe a débouché sur l’explosion de l’équipe de direction en mai 2014. Mais les plans concoctés dans le secret sont toujours là et c’est bien ce qui inquiète la rédaction. Comme je l’ai dit lors du dernier CE auquel j’ai participé, le 4 juillet, trois vices polluent gravement notre grande migration du papier vers le numérique : on ne sait qui décide, on ne sait pas où on va, on n’y est pas associé. Gouvernance zéro.

 

Humaniser des pratiques d’un autre âge

 

Il n’y a pas de raison qu’une fois éteints les flonflons du 70e anniversaire du journal à la fin de l’année, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets et que la rédaction ne souffre à nouveau. Je forme des vœux pour que le directeur par interim, Gilles van Kote, humanise enfin des pratiques d’un autre âge. Mais j’ai peur. J’ai peur à cause de ma conversation avec nos trois actionnaires, début de 2013.

 

Passe d’armes

 

Candidat à la direction du Monde – et pas une candidature symbolique comme on l’a dit et écrit – j’étais reçu par MM. Bergé, Niel et Pigasse. Après l’exposé de mon programme, Xavier Niel m’a dit : « Tout cela est bel et bon, mais aurez-vous le courage de faire partir les mauvais journalistes, car nous voulons les meilleurs ? » Je lui ai répondu : « Qu’est-ce qu’un mauvais journaliste ? J’étais considéré comme bon sous les directions de Jacques Fauvet et d’André Fontaine. Puis comme mauvais durant la période Jean-Marie Colombani-Edwy Plenel et donc mis au placard. Quel est le Faujas dont il aurait fallu se débarrasser ? »
Cette passe d’armes anecdotique montre de façon édifiante l’idée que se font de la presse et des journalistes des hommes réputés intelligents et un peu de gauche pour deux d’entre eux : comme le Paris-Saint-Germain en foot, il faut recruter les meilleurs et gagner, gagner, gagner…. Pas question d’information dans tout ça, ni de lecteurs, ni de ce travail forcément collectif et pas toujours glorieux, qui collecte, vérifie, ordonne, vulgarise au bon sens du terme les nouvelles pour les rendre intelligibles.

 

En lien avec mes camarades

 

Oui, j’ai peur que le vedettariat, le superficiel, le people, le clinquant et, pour tout dire, l’insignifiant ne gagnent du terrain au Monde et ailleurs avec une telle mentalité qui mélange le low cost, les mondanités et la finance. C’est pourquoi je serai toujours en lien avec mes camarades de plume et de clavier. Mon au-revoir n’est pas du tout un adieu. »

 

Alain Faujas