On pourrait dire avec un rire jaune qu’il s’agit d’un best-of du pire, une compilation des attaques que les journalistes ont vécues durant cette campagne présidentielle. Mais l’heure est à l’indignation, pas à l’ironie.

Il ne faut jamais oublier que la presse est un pouvoir nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie. Il y a le pouvoir Exécutif, le Législatif et le Juridique, mais il y a aussi celui qu’on appelle le quatrième pouvoir aussi nécessaire à la démocratie que les trois autres.

La liberté de la presse est l’un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques, intimement lié à la liberté d’opinion et à la liberté d’expression, remis en cause en France comme ailleurs.

Nous ne devrions même pas préciser l’évidence. Est-il normal de subir des menaces, des violences, des crachats ?

Ne soyons pas dupes pour autant. Les incidents attirent l’attention, surtout lorsque les caméras sont partout. Qu’ils servent ou non à la communication d’un-e candidat-e en mal d’autorité, nous ne pouvons pas garder le silence. Il faut les dénoncer parce que leur fréquence nous interdit l’indifférence. Et quand ce ne serait qu’une fois, il faudrait aussi s’en inquiéter.

1. Un journaliste du Quotidien évacué lors d’une visite de Marine Le Pen

1er février.
Le journaliste Paul Larrouturou de l’émission Quotidien sur TMC voulait poser une question à la présidente du Front national durant du salon des entrepreneurs, lorsqu’il a été repoussé par un membre du staff de Marine Le Pen, puis évacué par le service de sécurité employé par un sous-traitant du salon.

Précision au passage que le FN a refusé les accréditations au Quotidien et à Mediapart pour le lancement de la campagne de Marine Le Pen.

2. Les journalistes sifflés lors d’un meeting de François Fillon

9 février.
L’ancien premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, venu soutenir le candidat à l’élection présidentielle François Fillon (Les Républicains) lors d’un meeting à Poitiers, a interpelé les journalistes présents, ce qui a entraîné des sifflements dans le public. Jurant n’avoir voulu faire qu’une « petite blague », il a assuré avoir été « ennuyé » par ces réactions auxquelles il ne s’attendait « pas du tout », selon une de ses collaboratrices citée par L’Express. Et le journal de préciser « malgré quarante ans de vie politique et des centaines de meetings ».

3. Le Petit journal malmené lors d’un meeting de Marine Le Pen

17 février.
La journaliste Lucie Rémy, et sa JRI (journaliste reportrice d’image), Bérénice, du Petit Journal de Canal+, ont été expulsées d’une réunion de Marine Le Pen qui se tenait dans le Jura, avant d’être autorisées à revenir dans la salle.

Le service d’ordre a ensuite justifié cette « maladresse » par une « méprise entre Le Petit Journal et le Quotidien ». Vous avez dit « maladresse » ?

4. Jean-Luc Mélenchon et C à vous : « jette-moi ça »


« Jette-moi » ce « sale con » : Jean-Luc Mélenchon… par puremedias

18 mars.
Les journalistes Tancrède Bonora et Stéphane Chatour de l’émission C à vous, diffusée sur France 5, ont posé une question qui a visiblement déplu à Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise, puisqu’il a demandé l’évacuation de celui qui tenait le micro par un laconique « jette-moi ça », avant de l’insulter de « sale con ».

5. Sympathisant filloniste : « Tu vas chier dans ta caisse »

28 mars.
La journaliste Laure Daussy, de La Nouvelle Edition de C8, a été insultée par une personne venue assister au meeting de François Fillon, à Nantes. « Tu vas chier dans ta caisse et maintenant tu t’occupes d’un autre » a conclu l’individu avant d’essayer de saisir la caméra.

6. Le Canard enchaîné, Mediapart et le JDD : lettres de menaces

Avril.
Des journalistes du Journal du dimanche, de Mediapart et du Canard enchaîné ont reçu une lettre de menace accompagnée d’une balle d’arme à feu. Des médias à l’origine des multiples révélations sur les affaires concernant François Fillon.

7. François Fillon : « Ceux qui sont à l’origine de cette affaire ne dormiront pas bien à l’avenir »


Matinale Grand Format avec François Fillon sur… par franceinter

6 avril.
François Fillon, invité de la matinale de France Inter, a déclaré connaître les sources des journalistes à l’origine de l’affaire dans laquelle il est soupçonné d’avoir fait employer des proches sans les faire travailler. A ce jour, on attend toujours ses références.

Il est dans son droit de vouloir se défendre et d’attaquer en justice les journaux s’il estime avoir subi un préjudice (il n’a toujours pas déposé plainte pour le moment), mais il menace ici le principe même de la protection des sources. Or s’il y a bien un principe au cœur de la liberté de la presse, c’est celui de la protection des sources. En s’attaquant à la protection des sources, il s’attaque à la liberté de la presse.

8. Un journaliste évacué du meeting de François Fillon

9 avril.
Le journaliste Louis Morin du Petit journal, diffusé sur Canal+, a été évacué du meeting de François Fillon à Paris par un agent de sécurité. On entend ce dernier dire « on vient de recevoir des ordres » sur l’enregistrement de la scène. Une caméra et un téléphone ont été endommagés durant l’incident. Louis Morin a déclaré au Monde avoir « porté plainte pour les menaces, les violences et les dégâts matériels ».

9. Gifle durant le meeting de François Fillon

9 avril.
Le journaliste du Quotidien, Hugo Clément, a déclaré sur Twitter avoir reçu une gifle durant le meeting de François Fillon à Paris de la part d’un militant. Il a déposé plainte.

10. Crachat au meeting de François Fillon

17 avril.
La journaliste de BFMTV, Hortense Gérard, a déclaré avoir reçu un crachat lors du meeting de François Fillon à Nice.

11. Menaces en marge d’un meeting de François Fillon

17 avril.
David Perrotin et Paul Aveline, du site Buzzfeed, filmaient l’arrestation de deux personnes qui avaient crié « rends l’argent » durant le meeting de François Fillon à Nice, lorsque ces premiers ont été menacés et par des agents de sécurité. L’un des journalistes a été physiquement pris à partie par le service d’ordre.

12. François Fillon fait huer les journalistes


Quand Fillon fait siffler les journalistes (Nice) par liberation

17 avril.
Tandis que des journalistes sortaient de la salle du meeting de François Fillon à Nice pour suivre l’évacuation d’un agitateur, le candidat Les Républicains a regretté que « l’ensemble des journalistes » se focalisent sur cet événement. Il laisse ensuite le public huer et siffler la presse.

Olivier Perrin, du Point, resté dans la salle raconte : « Nous sommes – pour la grande majorité des journalistes qui couvraient le meeting – sagement restés dans l’espace presse. Regardant la salle, nous avons tenté de montrer que « l’ensemble des médias » n’avaient pas bougé mais les gens nous huaient toujours. Certains à quelques mètres de nous nous criaient dessus, d’autres nous lançaient insultes et doigts d’honneur. »

Des attaques contre la démocratie

Les exemples sont nombreux. Or s’attaquer à la presse de cette manière, c’est s’attaquer à la démocratie. Laisser penser que l’on peut dénigrer l’ensemble de notre profession est un jeu dangereux. D’autres, qui n’ont pas de micro, peuvent se sentir légitimés par les paroles ou l’apparente indifférence d’hommes et de femmes politiques.

Les attaques ne se cantonnent pas à la campagne : un journaliste de Rue89 Lyon, Laurent Burlet, a été intimidé jusqu’en bas de chez lui le 4 avril (selon le média pour un article ne concernant pas l’élection présidentielle).

Rien ne saurait excuser ces incidents. Si discussion il doit y avoir, elle demande une éthique, à commencer par des condamnations sans demi-mesure de la part des candidats.

Notre pouvoir est surtout un contre-pouvoir. S’il sert parfois de poil à gratter, c’est pour s’assurer que la machine est bien huilée, donner à voir aux citoyens au-delà de la communication officielle afin qu’ils puissent faire un choix éclairé le moment venu. L’équilibre est fragile, et pour le garantir, la presse doit être préservée de menaces verbales et surtout physiques.

Il ne faut pas minimiser ces incidents. Ils peuvent déboucher sur bien pire, comme c’est le cas dans des pays où les politiques prennent des lois liberticides, quand ils ne s’en prennent pas directement à la vie des journalistes, des pays pour lesquels des candidats entretiennent des amitiés ambiguës ou affichées. Et gardons en mémoire cet avertissement d’Umberto Eco : « On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change. »